La première exposition : une histoire des pionniers de la photographie de nu (1840-1910)

Dans le climat moral du XIXe siècle, le nu constituait un paradoxe. La peinture et la sculpture pouvaient le représenter comme un idéal, un personnage mythologique, à une distance rassurante. L’appareil photo, lui, en était incapable. La photographie était trop littérale, trop rapide, trop manifestement issue d’une personne réelle se tenant dans une pièce réelle, et ce caractère littéral transformait un sujet accepté en un sujet scandaleux. Les premiers photographes qui ont braqué leur objectif sur un corps dénudé ont donc fait ce que les peintres n’avaient pas fait depuis des siècles : prendre un véritable risque. Voici l’histoire de leur travail, de ce qu’il leur a coûté, et des raisons pour lesquelles chaque photographe de nu d’aujourd’hui continue de répondre aux questions qu’ils ont soulevées.

J'écris ces lignes en tant que photographe professionnel qui enseigne le nu à Berlin, ce qui signifie que les arguments ci-dessous ne constituent pas pour moi une vérité établie. Une variante de ceux-ci refait surface à chaque séance que j'anime.

L'aide à l'artiste : le nu comme étude (années 1840-1860)

Les histoire de la photographie de nu Cela n'a pas commencé comme de l'art. Cela a commencé comme un service rendu à l'art. Les peintres et les sculpteurs avaient besoin de précision anatomique, et ce nouveau support pouvait la leur fournir avec une exactitude qu'aucun croquis ne pouvait égaler, pour un coût bien inférieur à celui de faire poser un modèle pendant des jours. Ces études, les études d'après nature, étaient tolérées parce qu'elles avaient un alibi : elles existaient pour le chevalet de quelqu'un d'autre.

Paris allait même jusqu’à réglementer ce commerce. Un dessin de nu enregistré auprès du dépôt public pouvait être vendu librement aux artistes ; la même image, non enregistrée et glissée dans la poche d’un manteau, pouvait valoir à son auteur de se retrouver devant les tribunaux. Dès la première décennie, la frontière entre l’art et l’obscénité était d’ordre administratif. Elle n’a jamais cessé d’être telle.

Eugène Durieu (1800-1874) : l'étude collaborative

Durieu, avocat de formation, a réalisé les études les plus marquantes de cette période en collaboration directe avec Eugène Delacroix. Le peintre faisait poser lui-même les modèles ; Durieu maniait l’appareil photo ; Delacroix travaillait ensuite à partir des tirages. Observez l’image ci-dessous et vous verrez la négociation qui s’opère au sein d’un seul et même cadre. La pose est purement académique : le personnage debout de dos, la courbe en S marquée, la chute théâtrale de la lumière. Le rendu est purement photographique : une peau réelle, un poids réel, rien n’est lissé pour atteindre un idéal. La peinture réclamait une déesse et l’appareil photo a livré une femme ; c’est dans la tension entre ces deux réalités que naît ce genre.

Étude à l'albumine du XIXe siècle représentant un modèle debout vu de dos, dans une pose classique en courbe en S, par Eugène Durieu

Eugène Durieu, étude d'après Eugène Delacroix, vers 1854

Félix-Jacques Moulin (1802-1875) : repousser les limites

Moulin exerçait son activité de l’autre côté de la même rue. Ses daguerréotypes stéréoscopiques reprenaient le vocabulaire pictural de la peinture académique, avec ses figures allongées, mais le regard direct et le décor contemporain de la chambre à coucher mettaient fin à tout alibi. En 1851, un tribunal jugea ces clichés obscènes et le condamna à une brève peine de prison. Il reprit son activité, obtint par la suite une licence complète, et sa carrière illustre un principe qui reste d’actualité : l’histoire juridique de ce genre n’a pas été écrite par des théoriciens, mais par des photographes qui ont découvert où se situait la limite en s’y aventurant.

Daguerréotype stéréoscopique représentant un modèle allongé dans un intérieur d'époque, par Félix-Jacques Moulin, années 1850

Félix-Jacques Moulin, daguerréotype stéréoscopique, années 1850

Le champ de bataille moral : censure et allégorie (années 1850–1880)

À mesure que le genre prenait de l'ampleur, l'opposition s'intensifiait, et les photographes mirent au point un répertoire défensif. La stratégie la plus durable fut empruntée à la peinture : envelopper le nu dans la mythologie, des drapés ou un récit moral, et laisser la référence classique parler en leur faveur.

Bruno Braquehais (1823-1875) : L'alibi classique

Braquehais, un photographe sourd qui a par la suite documenté la Commune de Paris, a réalisé des « académies » qui illustrent cette stratégie dans toute sa transparence. Le modèle tient un drapé dont elle n’a pas besoin, la pose est sobre et formelle, le fond est le vide d’un studio. Chaque élément annonce : il s’agit ici de sculpture par d’autres moyens, et non d’une photographie d’une femme. Vous n’êtes pas obligé de croire à cette affirmation. Le public, quant à lui, y croyait généralement.

Étude de nu en studio avec drapé tenu en main, sur fond uni, dans une pose inspirée de la sculpture classique, par Bruno Braquehais

Bruno Braquehais, « Académie » avec drapés

Oscar Gustave Rejlander (1813-1875) : La Grande Allégorie

Rejlander a agrandi cet alibi jusqu’à en faire une fresque murale. " Les deux modes de vie " (1857), un montage réalisé à partir de plus de trente négatifs, mettait en scène une allégorie morale opposant le travail à la débauche, et peuplait la partie consacrée à la débauche de nus. Le scandale fut immédiat ; le salut vint d’en haut, lorsque la reine Victoria acheta un tirage pour le prince Albert. Un achat royal a accompli ce qu’aucun manifeste n’aurait pu faire : il a déclaré, en public, qu’une photographie contenant des nus pouvait être de l’art. Les œuvres plus douces de Rejlander, comme cette étude d’enfant ci-dessous, montrent le même mécanisme victorien fonctionnant à l’envers, fabriquant l’innocence avec le même contrôle théâtral qu’il utilisait pour fabriquer le péché.

Étude sentimentale victorienne représentant un jeune enfant aux traits angéliques, par Oscar Gustave Rejlander

Oscar Gustave Rejlander, étude sur l'enfance

Ateliers d'art de nu · Berlin et Istanbul

Le problème des pionniers reste d'actualité : comment photographier le corps en tant qu'idée plutôt qu'en tant que provocation ? Chacune de nos éditions d'ateliers s'articule autour d'un concept unique, le registre érotique étant délibérément relégué au troisième ou quatrième plan, derrière le thème, la forme et la collaboration elle-même.

Consultez le programme des prochains ateliers   ou soyez parmi les premiers à découvrir les nouvelles dates →

Des chemins parallèles : l'analyste et le rêveur

Dans les années 1880, le genre s'était scindé en deux courants qui ne se sont jamais réconciliés : l'un considérait le corps comme une preuve, l'autre comme une évasion.

Thomas Eakins (1844-1916) : Le regard analytique

Eakins photographiait le nu comme un anatomiste dissèque : pour comprendre. Ses séquences de mouvements, réalisées à Philadelphie à la même époque où Eadweard Muybridge produisait les planches de " Animal Locomotion " à l’université de Pennsylvanie, sont les précurseurs du cinéma et témoignent d’un esprit qui considérait le corps dénudé comme un objet d’étude légitime, un point c’est tout. L’Amérique n’était pas de cet avis. La loi Comstock de 1873 avait fait de l’envoi par la poste de matériel " obscène " un délit fédéral, reléguant le nu à la sphère privée, et en 1886, Eakins fut contraint de quitter l’Académie de Pennsylvanie après avoir retiré le pagne d’un modèle masculin devant une classe mixte. Les photographies lui ont survécu ; l’idée qu’elles défendent, à savoir que regarder avec honnêteté n’est pas un crime, a mis un siècle de plus à s’imposer.

Étude du mouvement séquentiel d'un nu dans différentes phases de mouvement, par Thomas Eakins, années 1880

Thomas Eakins, Étude du mouvement, années 1880

Wilhelm von Gloeden (1856-1931) : Le rêve arcadien

À Taormine, von Gloeden a construit la machine inverse : une antiquité fictive, mise en scène avec des modèles siciliens locaux, des amphores et des couronnes de laurier, éclairée par la véritable Méditerranée. La charge homoérotique de l’œuvre en a fait un objet interdit dans certains milieux et un objet de collection dans d’autres, parfois au sein des mêmes cercles. Ce qui importe d’un point de vue historique, c’est la méthode. Von Gloeden a prouvé que la photographie pouvait construire un monde plutôt que de simplement l’enregistrer, et que le nu pouvait véhiculer un désir, et pas seulement une anatomie. Chaque nu mis en scène et dirigé artistiquement depuis lors lui doit une dette technique, qu’elle soit reconnue ou non.

Étude pastorale représentant un jeune homme jouant de la flûte dans un décor classique mis en scène en Sicile, par Wilhelm von Gloeden

Wilhelm von Gloeden, Taormine, vers 1900

Le tournant esthétique : Le pictorialisme et le nu comme grand art (1880-1910)

Le siècle s'est achevé sur une campagne coordonnée visant à faire reconnaître la photographie comme un art à part entière, et le nu est devenu l'un de ses terrains d'expérimentation. Les pictorialistes ont utilisé le flou, la gravure et le tirage pour se rapprocher de la peinture, pariant que si une photographie semblait avoir fait l'objet d'un travail minutieux, elle serait interprétée comme prévu, et c'est précisément cette intention qui distingue une étude d'une prise de position.

Julia Margaret Cameron (1815-1879) : « The Expressive Ground »

Cameron a peu photographié de nus, et pourtant, on ne peut encore aujourd’hui aborder ce genre sans évoquer son œuvre. Ses portraits au flou artistique et ses allégories préraphaélites ont démontré, face aux railleries bruyantes de son époque, qu’une photographie pouvait privilégier l’atmosphère plutôt que la netteté, et le sentiment plutôt que la réalité. C’est sur cette seule autorisation que repose le nu artistique. Avant que quiconque puisse photographier le corps comme de la poésie, il fallait que quelqu’un prouve que l’appareil photo était tout simplement autorisé à écrire de la poésie.

Portrait de style préraphaélite au flou artistique, avec des cheveux lâchés et une lumière diffuse, par Julia Margaret Cameron

Julia Margaret Cameron, étude de portrait, années 1860-1870

Fred Holland Day (1864-1933) : la vision symboliste

Day a poussé cette nouvelle liberté à ses limites. Ses nus masculins, mis en scène sous forme de scènes religieuses et mythologiques et culminant dans une série où il posait en Christ crucifié, alliaient une ambition symboliste à une sensibilité ouvertement homoérotique. La société de Boston fut consternée ; ces photographies comptent encore aujourd’hui parmi les images les plus sérieuses de cette époque. La leçon de Day porte sur les enjeux : il a traité le nu comme un vecteur des thèmes les plus vastes qu’il pouvait aborder, et son œuvre a survécu à tous ceux qui la jugeaient indécente.

Portrait symboliste d'un homme dans un style classique, empreint d'une intense mélancolie, par Fred Holland Day

Fred Holland Day, étude de portrait

Frank Eugene (1865-1936) : L'estampe picturale

Eugène a poussé le pictorialisme jusqu’à son aboutissement logique en s’attaquant au négatif lui-même : il l’a rayé, gravé et dessiné jusqu’à ce que le tirage se situe à mi-chemin entre la photographie et le fusain. Le résultat suscite une confusion salutaire. On ne peut pas considérer ses nus comme des documents, car la main y est omniprésente ; on ne peut les regarder que comme des images. À une époque où les photographies du corps faisaient l’objet d’une censure bien plus sévère que les dessins le représentant, cette confusion servait également de bouclier.

Nu pictorialiste dans un cadre naturel, présentant des traces visibles de gravure à la main sur le négatif, par Frank Eugene

Frank Eugene, estampe retravaillée

Anne Brigman (1869-1950) : Des deux côtés de l'objectif

Une autre pionnière mérite d’être mentionnée ici, et son absence de la plupart des récits consacrés à cette histoire fait elle-même partie intégrante de celle-ci. Anne Brigman, membre de la Photo-Secession de Stieglitz, a parcouru la Sierra Nevada à pied et a photographié son propre corps nu parmi les pins courbés par le vent et le granit, dans des clichés tels que " Soul of the Blasted Pine " (1908). Elle a accompli ce qu’aucun des hommes mentionnés dans cet article n’aurait pu faire : elle s’est placée simultanément des deux côtés de l’objectif, à la fois autrice et sujet, et a transformé le nu, faisant passer de l’objet photographié à l’objet revendiqué. Si vous photographiez le corps aujourd’hui et que vous vous souciez de l’autonomie du modèle dans l’image, c’est à elle que vous devez votre héritage.

La ligne ininterrompue

Si l'on fait abstraction du collodion et des audiences judiciaires, on constate que les pionniers se disputaient sur quatre questions. Une photographie du corps relève-t-elle de l'art ou du document ? Le corps doit-il être idéalisé ou représenté tel qu'il est ? Qui contrôle l'image : la personne derrière l'appareil photo ou celle qui se trouve devant ? Et qui a le droit de décider de ce que le public peut voir? Aucun de ces débats n’a pris fin. Ils ont simplement changé de forme : le dépôt d’État est devenu l’algorithme de la plateforme, la licence de l’Académie est devenue la politique de contenu, et le dernier différend en date, concernant des images de corps qu’aucun appareil photo n’a jamais vus, n’est autre que le plus ancien différend revêtu d’un habit génératif. Ma propre réponse à cette dernière question est restée physique : tout ce qui relève de ma pratique artistique est réalisé devant l’objectif, avec une personne réelle, une lumière réelle et un tissu réel, car la collaboration est l’œuvre elle-même, et non une étape de production.

Berlin, où je vis et enseigne, est le laboratoire idéal pour poursuivre cette expérience. La tradition de la « Freikörperkultur » (culture du corps nu) de la ville considère le corps dénudé comme quelque chose de tout à fait normal, ce qui permet à une séance de porter sur un sujet plus intéressant que la nudité en soi. C'est là le principe de base de la les ateliers que j'anime ici et à Istanbul: chaque édition part d’un concept, tout comme Durieu s’est inspiré de l’idée de Delacroix et Day des Écritures, et ce sont les photographies qui s’adaptent à cette idée, et non l’inverse. Ce sont ces pionniers qui ont donné à ce genre sa raison d’être. Ce que nous leur devons, c’est de continuer à lui donner tout son sens.

Une silhouette entrelacée avec les racines d’un arbre, la colonne vertébrale faisant écho aux lignes organiques du bois — « Into the Wild » de Burak Bulut Yıldırım

Into the Wild — Burak Bulut Yıldırım

Questions que se posent les photographes

Qui a réalisé les premières photographies de nus ?

Des daguerréotypes de nus ont fait leur apparition quelques années après l'annonce de l'invention de la photographie en 1839, principalement à Paris, où ils servaient d'études pour les peintres. La collaboration entre Durieu et Delacroix au début des années 1850 constitue le premier projet artistique documenté et de longue haleine dans ce genre.

À partir de quand la photographie de nu a-t-elle été reconnue comme une forme d'art ?

Lentement et jamais totalement. L’acquisition par la reine Victoria, en 1857, du « composite » de Rejlander a constitué un premier choc qui a contribué à légitimer cette technique ; vers 1900, les pictorialistes ont gagné du terrain auprès des institutions ; les musées ont emboîté le pas au XXe siècle. La censure pratiquée à l’ère des plateformes montre que cette acceptation reste conditionnelle.

Qu'est-ce qu'une académie ?

Une étude de nu destinée aux artistes, issue de la tradition académique française. Dans le Paris des années 1850, ce terme désignait également une catégorie juridique : les ' académies » enregistrées pouvaient être vendues librement, tandis que les nus non enregistrés s'exposaient à des poursuites pour obscénité.

Où peut-on aujourd'hui étudier le nu artistique dans la pratique ?

Collaborez avec des photographes qui abordent cette discipline sous un angle conceptuel plutôt que comme un simple format glamour. Notre Ateliers à Berlin et à Istanbul s'articulent précisément autour des questions abordées dans cet article, le mannequin jouant le rôle de collaborateur et le concept — et non la nudité — constituant le sujet. Lectures complémentaires sur ce site : se présentant comme un langage somatique et l'éclairage du nu.


Ces ateliers ne sont pas des séances de glamour. Chaque édition s’articule autour d’un concept, et la sexualité est délibérément reléguée au troisième ou quatrième plan, derrière le thème, la forme et la collaboration entre le photographe et le modèle ; les participants repartent avec des images qui s’inscrivent dans une idée. Ces ateliers existent depuis plus de quatorze ans et ont donné lieu à plus de cinquante éditions, auxquelles ont participé plus de trois cents photographes, sous la direction de Burak Bulut Yıldırım, photographe et commissaire d'exposition basé à Berlin, actif depuis 2005, qui a exposé à Berlin, Zurich, Barcelone, Rome, Thessalonique et Heilbronn, et commissaire de l'exposition Nus d'Istanbul (Die Akt Galerie Berlin, 2026 ; édition reliée par Mijuk Papers Berlin).

Consultez le programme des prochains ateliers   Soyez parmi les premiers à découvrir les nouvelles dates →

Portefeuille : burakbulut.org · Éditions limitées sur Saatchi Art et Artsper · Contact : hello@nudeartworkshops.com